De la lutte biologique à la lutte intégrée

Avant de parler de « lutte biologique » (on pense souvent aux auxiliaires biologiques, qui est une technique parmi d'autres), il faut comprendre le principe de « lutte intégrée », sujet très vaste qui englobe différentes luttes : les luttes chimique, culturale et biologique. La lutte biologique est une technique renommée qui demande, selon moi, de connaitre l’origine du principe : on joue à quoi et avec quoi ?

Parler de « lutte biologique », c’est en premier lieu parler de relation entre les êtres vivants. Vous en avez peut-être entendu parler en cours de biologie au lycée. Avant la lutte, il y a différents types de relations qui s’établissent entre les êtres vivants. D'abord entre mêmes espèces, mais aussi et surtout entre espèces différentes qui répondent, dans ce cas, toujours à des besoins vitaux : se nourrir, se reproduire, se protéger.
Ici, ce qui nous intéresse, ce sont les relations entre espèces différentes, au-delà du mutualisme, de la symbiose, du commensalisme et de la compétition. Le jardinier met en place un « système de prédateurs » carnivores ou omnivores face aux ravageurs végétariens qui s’attaquent aux cultures. Il est là pour aider certains prédateurs à contrôler la reproduction des ravageurs qui, à un certain stade, deviennent « parasites ». Le parasitisme est une association qui ne profite qu’à une espèce au détriment d’une autre, l’être vivant est en liaison organique avec un autre, de manière plus ou moins temporaire soit à l’extérieur, soit à l’intérieur de son organisme. Dès qu’il y a une liaison récurrente et étouffante, il y a parasitisme.

Dans cette lutte, le jardinier s’intéresse à certains maillons de la chaine des « niveaux trophiques » (le lien qui unit toute la chaine alimentaire du vivant)  entre les producteurs (les plantes) et le reste des consommateurs, dont les décomposeurs, excepté les bactéries et les plantes vertes qui peuvent vivre exclusivement de matières minérales (eau, gaz carbonique et sels minéraux…). Le reste des êtres vivants et la totalité des animaux se nourrissent de matière organique vivante ou morte. Cela crée une chaine alimentaire assez complexe au stade des consommateurs primaires et secondaires.

Dans le jardin, une gamme de prédateurs attire notre attention : les prédateurs dévorant ces ravageurs (le cadre rouge dans le schéma ci-dessous). Ils apparaissant dès lors comme des auxiliaires du jardinier. Les consommateurs tertiaires « prédateurs de prédateurs » sont considérés comme des prédateurs généralistes avec un choix large de proies.

Cycle-Consomateurs

Detrivores

Les auxiliaires du jardinier : bien comprendre les complémentarités

Ces prédateurs généralistes du 3e ordre peuvent être considérés comme "auxiliaires du jardin" ou du jardinier et contribuent au contrôle de la plupart des ravageurs herbivores du 1er ordre. Cependant, il faut bien comprendre qu'à la différence des prédateurs du 2nd ordre, ils ne consomment pas une espèce ou un groupe d’espèces précis, mais un large éventail de proies et ne sont pas focalisés sur un ravageur en particulier. Ils peuvent être efficaces, si le ravageur est en grand nombre et ils chassent à certaines périodes de façon non continuelle. Leurs prélèvements de ravageurs ne sont pas suffisamment réguliers pour empêcher la pullulation de ces derniers.

Fourmis s’attaquant à une larve de Syrphe dévorant les pucerons qu’elles exploitent. Il peut s’opérer une double concurrence. Il faut alors lutter contre les fourmis pour laisser le prédateur initial (le Syrphe) faire son travail.

En effet, les prédateurs du 2nd ordre sont « spécialisés » et se concentrent sur un groupe de proies, qu’il soit en petit ou grand nombre. C’est le cas des coccinelles, des larves de chrysope et des larves de syrphe pour les pucerons. Par ailleurs, on les retrouve dans les commerces et naturellement dans un jardin. De même que les guêpes, célèbres trouble-fête des repas en plein air, sont particulièrement utiles pour lutter contre les ravageurs herbivores.

D'autre auxiliaires sont à connaitre : les carabes (coléoptères invisibles) efficace contre les limaces, chenilles et autres insectes du sol.

On met en place une « lutte biologique » quand les populations de ravageurs herbivores dépassent le « seuil de nuisibilité ». Souvent, ce seuil n’est pas dépassé, parce que les auxiliaires établissent un travail constant. C’est pourquoi il ne faut pas s’affoler s’il y a présence de quelques nuisibles touchant des rameaux. Il est même souhaitable d’en laisser quelques-uns pour laisser l’équilibre biologique s’installer dans un jardin, car ces auxiliaires biologiques disparaissent faute de pouvoir se nourrir. Si vous aimez les coccinelles dans votre jardin, il faut des pucerons.

Si vous voulez garder une bonne colonie d’auxiliaires pour maintenir la population de ravageurs, faites attention à la fécondité et soyez vigilant aux niches dans le jardin : ça va de la mousse et des feuilles aux anfractuosités sur certains arbres, et jusqu’aux vieux nids d’oiseaux. Un jardin trop « propre » fait fuir les auxiliaires potentiels. Il faut observer, localiser et repeupler si nécessaire de façon régulière pour connaitre les mouvements et favoriser certains espaces habituels pour ces auxiliaires.

Essayez de connaitre leur densité en recensant à la louche et en renforçant si nécessaire la protection s'il y a un manque d’auxiliaires. Ce type d’approche permet de ralentir nettement les insecticides et acaricides spécialisés et arrêter totalement les pesticides qui sont trop risqués, étant donné qu’ils peuvent tuer tout un ensemble d’insectes, dont les auxiliaires qui sont utiles.

En effet, certains syrphes ceinturés, mouches, guêpes, gendarmes et coccinelles européennes (2 à 7 points) et la chrysope commune comptent parmi les plus efficaces auxiliaires de nettoyage si on est vigilant à leurs abris et à leur nourriture.

Pour cela, il suffit d’être observateur sur plusieurs années sur le même espace.
Si le « seuil de nuisibilité » est dépassé et qu’on veut rester uniquement sur la lutte biologique pour éviter les produits chimiques, la production de certaines cultures ne sera pas aussi rentable. On aura donc un raisonnement de lutte intégrée, par conséquent plus globale.

Gendarme, Pyrrhocoris apterus (que l’on confond avec la punaise des bois) est un omnivore efficace, il agit contre tous types d'herbivores, mais n'est pas "spécialisé" sur un seul type.

La lutte intégrée ou la gestion raisonnée

La lutte biologique a commencé à faire parler d’elle en 2008 avec l’arrivée en force de la pratique de la « gestion différenciée » dans les collectivités. À partir du moment où une technique se généralise dans les collectivités, une gestion avec ces techniques devient crédible pour le particulier et à la mode. Mais pour combien de temps ?

À une certaine époque, les effets des traitements chimiques de type organochlorés (DDT) ou des herbicides (Simazine ® et Roundup ®) puis des fongicides systémiques pour les vignes, semblaient résoudre une grande partie des problèmes phytosanitaires. Ces méthodes, surtout utilisées entre 1950 et 1990, justifiaient la « spirale des traitements » (on augmente toujours plus les doses, les concentrations et le rythme des applications, en oubliant même la notion biologique des saisons et des cycles lunaires). Toutefois, ces traitements entrainaient non seulement des résistances aux parasites, mais conduisaient d’autre part à l’apparition de nouvelles maladies et ravageurs. La raison est qu'il n’y avait plus d’antagonistes ou prédateurs qui permettraient de maintenir un équilibre, en mangeant leurs proies (les consommateurs herbivores de 1er ordre) qui généralement développaient des maladies de grande ampleur, sur le végétal.

Autres conséquences connues dans l’ordre d’un milieu : la pollution des eaux de surface et souterraines, l'intoxication des organismes aquatiques, la destruction des micro-organismes qui sont indispensables au maintien de la fertilité du sol, la toxicité vis-à-vis des insectes et acariens utiles au jardin, la résistance des espèces nuisibles aux pesticides rendant le produit inefficace et au bout de la chaine, la contamination de l'eau du robinet.

La lutte biologique, suite à cette constatation, devient une alternative notable. Pourtant, chez les professionnels du secteur, elle n’est pas nécessairement efficace à toutes échelles. Les cas concrets sont notamment : la mineuse du marronnier et les maladies des vignobles (mildiou, oïdium). Les limites de la lutte biologique résultent d’une certaine complexité (évolution non maitrisée du parasite et de l’antagoniste), par des interactions subtiles et plus nombreuses avec l’environnement.

La « lutte intégrée » est une gestion raisonnée (on parle aussi de lutte dirigée) qui s’efforce de mieux utiliser les insecticides-acaricides (souvent naturels, comme le Spruzit ® : huile de colza et pyrèthres naturels) et fongicides, dans la mesure où le choix, le dosage et la date du traitement sont basés sur l’observation des parasites et des ravageurs, en se référant à des « seuils de tolérance ».

Ci-dessous, un avis sur la gestion raisonnée dans la vigne, au « domaine de l'Hortus » :

 

 

 

 

Une lutte biologique est incluse dans une lutte intégrée. Dès lors, la question du choix entre lutte biologique et intégrée n'a pas à être posée nécessairement du fait qu’elles sont complémentaires et sont à adapter selon le milieu : taille du terrain, climat, etc. La lutte intégrée n’a pas la prétention de vouloir tout anéantir, mais de maintenir à un niveau acceptable. À l’inverse, le « tout naturel » vu par les collectivités n'est parfois qu'une façade : on pense tout résoudre par ce biais, en particulier dans un cadre urbain. Mais le « tout naturel » ne peut pas tout régler sans observations à long terme. Il est efficace dans certains cadres bien délimités, avec certaines exigences. En effet, il est intéressant de combiner les techniques dans une lutte intégrée, la lutte chimique n’intervenant qu’en cas d’extrême nécessité (dépassement du seuil de tolérance du parasite : seuil de nuisibilité). S’il y a la mise en place d’une lutte chimique dans un espace, il est alors essentiel de conserver la fertilité du sol par la mise en place de plantes de type "engrais vert" (organique et stabilité structurale) et de ne traiter qu'une à deux fois dans l'année.

Sur le terrain : la lutte intégrée

Les aperçus techniques que nous allons présenter ne suivent pas uniquement une approche « d’auxiliaires biologiques », mais une approche globale. La lutte intégrée combine ces trois types de méthodes, répartis en trois types de lutte : physique ou culturale, biologique et chimique.

Coccinelle asiatique.

Coccinelle européenne.

- Les pucerons, favorisés par : hivers doux + étés secs + traitements chimiques inadaptés. La lutte biologique est particulièrement efficace parce que les pucerons ont de nombreux prédateurs naturels : les coccinelles, les chrysopes et les gendarmes (« Pyrrhocoris apterus ») qu’on a tendance à omettre. Le plus connu des prédateurs est la coccinelle européenne (2 à 7 points) contre les pucerons (jusqu'à une centaine par adulte et par jour). Cette espèce type est malheureusement détrônée par son insatiable cousine asiatique, devenue invasive, qui la décime progressivement. La coccinelle asiatique a été lâchée par l'homme pour la lutte biologique dans nos jardins pour sa grande voracité vis-à-vis des pucerons, mais les deux cousines commencent à s’accommoder : l’Européenne a décalé sa période de reproduction à la mi-fin printemps. Elle devient « superprédatrice » dans la classe des consommateurs de 2d ordre et peut créer des désordres de grande ampleur. Néanmoins, le syrphe ceinturé (Episyrphus baltaeatus) qui ressemble un peu à la guêpe (de la famille des diptères) serait encore plus efficace que la coccinelle face aux pucerons. Il a cette faculté de sortir dès la fin de l'hiver en pondant dans les premières colonies de pucerons et ces larves peuvent consommer jusqu'à cent par jour pendant dix jours. Enfin c'est trois à cinq générations qui se succèdent, au cours de l'année.

Puceron-Tableaux de lutte biologique

Tableau de lutte biologique contre les pucerons

- Les cochenilles. Elles provoquent des dégâts lents à caractère irréversible à partir d’un certain seuil (elles apprécient en particulier les fusains), la pullulation étant favorisée par la chaleur et la sécheresse. Les luttes biologiques et physiques sont efficaces et consistent à tailler, à évacuer ou à brûler les rameaux et les branches les plus parasitées. Les lâchers de coccinelles prédatrices permettent de réguler les populations naissantes. Les gendarmes ont aussi leur place pour dévorer les œufs naissants. La lutte chimique est en dernier recours, pendant l’hiver ou en phase ralentie de croissance (fin été, automne).

Cochenille-Tableaux de lutte biologique

Tableau de lutte biologique contre les cochenilles

- Les chenilles. Elles sont nuisibles de façon directe par défoliation (en mangeant la feuille) et entraînent la mortalité du végétal. Les plus connues actuellement sont la pyrale du buis et la chenille processionnaire (urticante). La lutte physique consiste à récolter et à détruire les nids ou installations de nichoirs à oiseaux à proximité pour faire concurrence. La lutte biologique se pratique en pulvérisation de souches de bactéries spécifiques comme le « bacille de Thuringe » ou BT ® (Bacillus thuringiensis). Celui-ci, en forme de poudre, est très efficace contre les larves. Et on ajoute une pulvérisation de Spruzit ® (huile de colza et pyrèthres naturels). En lutte biologique, il y a aussi les médiateurs chimiques (phéromones sexuelles ou d’attraction). Sur un arbre, pour la chenille processionnaire, la lutte chimique est déconseillée et délicate par rapport à l’accessibilité et à la hauteur du traitement. Par contre, il est possible d'employer la lutte chimique (Decis J ®) sur des arbustes, en tout dernier recours, contre la pyrale.

Chenille-Tableaux de lutte biologique

Tableau de lutte biologique contre les chenilles

- Les coléoptères. Ils regroupent les scarabées : charançons, otiorhynques (le plus connu) et taupins qui sont des agriotes considérés comme nuisibles. La lutte physique est la plus efficace. On travaille le sol superficiel pour assurer la destruction des larves et des œufs. Ceux-ci seront exposés au soleil et aux prédateurs (surtout les oiseaux) et on traitera thermiquement le sol avec de l’eau bouillante. En cas d’attaque sévère sur les végétaux, ceux-ci doivent êtres arrachés et brûlés, ou bien on taille les rameaux les plus parasités. On utilise des insecticides de contact en cas de très grosse épidémie. La lutte biologique peut se faire en début printemps avec la pulvérisation du bacille de Thuringe ou BT ® (Bacillus thuringiensis) complété par un lâché de nématodes.

Coleoptère -Tableaux de lutte biologique

Tableau de lutte biologique contre les coléoptères

 - Les nématodes. C’est une espèce microscopique phytophage se fixant surtout sur les feuilles et les racines. Il s’agit juste de la maitriser. En effet, elle est aussi considérée comme auxiliaire particulièrement efficace contre les otiorhynques, mais aussi contre les limaces, quelques chenilles et les vers blancs qu’on peut trouver dans le compost. La lutte physique consiste en la destruction des végétaux suspects. La mise en jachère et la rotation des cultures sont efficaces pour procéder à une stérilisation thermique des sols et des bulbes. La lutte biologique se pratique par utilisation de plantes-pièges avec la technique du « compagnonnage ». La lutte chimique, en cas de grosse contamination de nématicide sur le sol.

En complément, une très bonne synthèse sur les auxiliaires communs des cultures; à télécharger ici.


Où se fournir des larves d’auxiliaires ? Aller voir la maison des insectes

Hervé Coves

Hervé Coves est un agronome Franciscain qui avec beaucoup d’observation, agit en favorisant la régulation des ravageurs par une gestion holistique, par exemple la simple présence d’une plante peut réguler certains herbivores, ci-dessous un exposé sur les pucerons :

Lire la suite :
Lutte contre les espèces invasives


Sources/Sources image : Les revues SNHF; Conseil général du 92; mfr-foret.com; picodrome.blogspot.fr; passeurdesciences.blog.lemonde.fr; photos Jean Pierre Moussus; ChampYves.fr;